Accueillir les visiteurs à Hautecombe est une charge et une formidable opportunité pour la mission. Petit voyage historique dans l’accueil à l’abbaye !



Quelques éléments de contexte, et d’évolution de l’accueil des visiteurs
Construite au 12ème siècle pour permettre aux moines devenus Cisterciens de prier à l’écart du monde, l’Abbaye de Hautecombe s’est implantée sur un piton rocheux inhospitalier, quasiment inaccessible. Les terres pauvres et difficilement cultivables, entourées d’une forêt dense grimpant sur une abrupte montagne étaient peuplées de brigands. On y venait principalement par bateau, sur un lac capricieux où la navigation peut s’avérer dangereuse.
Pourtant, très rapidement, Hautecombe est devenue le point de repère spirituel de la famille de Savoie. Cette dynastie a régné durant plus d’un millénaire sur un territoire construit à cheval sur les Alpes, du comté de Nice à Genève, en passant par le Piémont, la Sardaigne, la Sicile…
Ils passaient avec leur cour à Hautecombe régulièrement, et s’y faisaient enterrer à leur mort.
L’abbaye était, au 14ème siècle, une puissance économique majeure, étendant ses possessions jusqu’au Dauphiné et au Lyonnais.
Mais, dégradée par le temps et le manque d’entretien, inoccupée entre 1792 et 1825, l’église est, en quelques années, tombée en ruines. C’est à ce moment que les premiers visiteurs ont commencé à se rendre dans l’abbaye désertée, à l’instar de Lamartine qui trouvait romantiques les ruines de l’église.
Cependant, l’abbaye a repris vie rapidement à l’initiative du roi de Sardaigne, descendant des princes enterrés sur place. Il a favorisé la réinstallation des moines cisterciens en 1826, et entrepris la rénovation complète de l’église.
Magnifiée, renforcée dans son rôle de nécropole de la dynastie de Savoie, l’abbaye, devenue royale, s’est imposée comme un haut lieu de tourisme. Dès 1838, Les visiteurs affluent au point que la reine, (qui habitait Turin, mais s’était gardée de spacieux appartements à l’abbaye où elle venait une ou deux fois par an), recrute un garde royal, chargé notamment d’accompagner les visiteurs dans l’église.
A peine installé, il se plaint de la lourdeur de la tâche : le nombre croissant de visiteurs ne lui permettant pas de les accueillir dans de bonnes conditions.
Malgré le garde, la cohabitation entre ces nombreux visiteurs « encadrés » par la maison royale et la vie de prière communautaire est difficile. Les tentatives de réduire le nombre de visiteurs dans l’église (pas de messe le jour de passage des bateaux, réduction des autorisations d’accostage) sont vaines.
En 1870, le père abbé demande la destitution du garde royal, et le remplace par des moines, qui prennent ainsi à leur charge l’accueil des touristes. Ils sont deux pour organiser les visites de l’église, un pour les appartements royaux et un pour gérer le petit magasin qui vient d’ouvrir.
Dès cette époque, les acteurs du tourisme local ont intégré Hautecombe dans leurs activités. Les tentatives des moines, renouvelées régulièrement, pour limiter la fréquentation se sont toutes heurtées aux pressions économiques, et aux interventions des élus du territoire.
Au départ des moines cisterciens, vers 1920, l’archevêque décrit en ces termes le cahier des charges incombant à la communauté qui s’installera à Hautecombe : « Service à acquitter pour les défunts de la maison de Savoie, pensions à accorder aux vieux moines cisterciens, entretien dispendieux des bâtiments, domaine à rénover complètement. Mais la plus pénible charge, c’est la visite du bâtiment qu’il faut faciliter aux étrangers. De juin à octobre, c’est un flux continuel de visiteurs qu’il faut conduire et surveiller dans l’église et les appartements royaux. Il y a ainsi jusqu’à cinq tournées dans un jour. Les bateaux à vapeurs viennent 2 fois par jour, et il y a souvent des barques qui accostent et dont le personnel réclame la visite. C’est une atmosphère mondaine et très déplaisante. C’est ce qu’il faut savoir avant d’accepter.
Les Trappistes de Tamié, qui avaient un temps envisagé de s’installer à Hautecombe, ont renoncé pour cette raison.
Dés leur arrivée en 1922, les moines bénédictins ont entrepris d’améliorer l’accueil, dans le but de préserver leur lieu de prière. La clôture a été agrandie, une buvette installée. Le port a été déplacé vers la grange batelière en 1954.
Des livrets furent édités pour guider les touristes pendant la visite de l’église et en 1975, les moines ont mis en œuvre la première visite téléguidée. En 1980, une exposition sur la vie monastique a été installée dans la grange batelière.
L’auberge a été créée en 1982, sur le chemin menant au port.
Cet ensemble d’aménagements a permis aux moines de construire des relations apaisées avec les nombreux visiteurs. Ils avaient des salariés et menaient des œuvres sociales. Ils occupaient ainsi une place importante dans le cœur des habitants des environs. Mais leur nombre et leur force diminuant, ils n’étaient plus en mesure d’assurer l’entretien du lieu et de financer les travaux structurels rendus nécessaires par la vétusté des bâtiments.
L’arrivée de la communauté du Chemin Neuf en 1992, a permis d’apporter un nouvel élan à l’abbaye, par l’accueil d’un grand nombre de jeunes, du festival et des diverses missions. Elle a également permis d’entreprendre des grands travaux de restauration et de renforcer l’entretien quotidien des bâtiments. Mais, moins présente dans la vie locale, la communauté n’a pas vraiment remplacé les moines dans le cœur des habitants.
Cependant, aujourd’hui, les forces disponibles pour faire vivre Hautecombe faiblissent : c’est la mobilisation des jeunes en formation, et celle des jeunes volontaires venus du monde entier par le dispositif « workaway » qui permettent notamment d’accueillir les 80 000 visiteurs qui suivent la visite audioguidée chaque année. Un miracle permanent conduit par l’Esprit Saint.
Hautecombe est aujourd’hui un pilier touristique de Savoie.
La pression sur Hautecombe n’a pas diminuée. Au contraire, la Savoie est une région touristique qui s’est fortement développée grâce au ski, et dans une moindre mesure sur le tourisme d’été. L’adaptation aux changements climatiques et la modification des modes de consommation représentent un enjeu économique vital pour le territoire. Les collectivités territoriales tentent de modifier le modèle économique du tourisme, et l’abbaye de Hautecombe est un des piliers de leur stratégie. De plus elle mobilise des fonds publics (département, région, Europe) pour la rénovation du bâtiment. Il se construit donc une forme de « donnant- donnant » qui génère des attentes importantes. Les standards d’accueil du tourisme évoluent (communication, disponibilité, modalité de réservation, services, hygiène…), les attentes des visiteurs sont fortes (découverte d’un lieu emblématique fortement médiatisé).
Le défi est donc de donner à voir la foi vivante qui s’incarne dans ce lieu et de partager la spiritualité de la communauté tout en coopérant avec les organisations laïques avec qui nous sommes en alliance pour financer la rénovation de l’abbaye.


Les relations avec l’écosystème public et privé du tourisme local
L’abbaye est le lieu touristique le plus fréquenté de Savoie (en dehors des stations de ski). Nous contribuons ainsi activement au dynamisme économique de la région. Les hôtels, gites, les tour-opérateurs, les compagnies de bateaux… inscrivent Hautecombe à leur programme. Chaque année, c’est ainsi plus de 350 groupes qui viennent visiter l’église abbatiale. Les syndicats d’initiatives nous sollicitent. Les chargés de relations presse se multiplient pour donner de la visibilité au département comme destination touristique et nous adressent plusieurs fois par an des influenceurs, des journalistes, des émissions de télévision et des médias en ligne.
Même si ce n’est pas le cœur de notre appel, nous devons donc développer nos compétences sur le plan patrimonial (responsabilité d’un monument historique), historique (connaissance de l’histoire de la Savoie), et touristique (accueil des visiteurs et touristes), pour rester des partenaires fiables.
Les enjeux de la relation avec notre environnement
Poursuivre la vocation de prière de l’abbaye, continuer à accueillir des centaines de jeunes chaque année pour des retraites, le festival et la formation Hautecombe Discipleship School, passe donc par une alliance renforcée avec notre environnement. Qu’il s’agissent des collectivités territoriales et des acteurs du tourisme, nous cherchons à développer une proximité relationnelle, mais aussi, et peut être surtout, avec les chrétiens du territoire, le diocèse, les habitants dans leur diversité. Une façon également de nous renforcer pour la conduite de la mission et l’accueil des visiteurs.
Une chance pour la communauté
En ce sens, cette situation est certainement une chance pour notre communauté. Chaque année, le Seigneur nous envoie plus de 100 000 personnes, intéressées, curieuses et souvent disponibles.
Autant d’occasions de témoigner de l’Évangile, par le soin que nous apportons à les accueillir, l’écoute (même parfois en quelques secondes) de leur réalité et de leur histoire. Autant d’occasions pour les visiteurs de se laisser toucher par la vie de prière. Autant d’occasions de parler de ce que nous sommes, de notre façon de construire l’unité.
Mais également, une chance sur le plan économique. Bien que les tarifs d’entrée soient extrêmement bas, les recettes de la visite et du magasin permettent de financer le reste à charge après les subventions, mais également de valoriser le temps passé par la communauté à faire vivre ce lieu.